ELVIS dans la peau de dupont superbe texte
extrait :
sa voix n'a jamais été si profonde ni si grave. Jamais elle n'a été si belle. Il chante de tout son coffre, celui d'un vrai bluesman doublé d'un amateur de bel canto napolitain. Il l'a travaillée, en écoutant du gospel encore et encore, mais aussi Mario Lanza, le kitschissime et populaire ténor italo-américain, copain de tous les mafieux, mort lui aussi prématurément à l'âge de 38 ans.
A Las Vegas, Elvis renoue avec ses origines. Il est devenu la voix d'une Amérique middle class affolée par Woodstock et les hippies, perturbée par la déconfiture du Vietnam et la perte des grands idéaux qui ont fait le pays. Dans un immense stade de Hawaii, en mondovision pour plus de 1 milliard de téléspectateurs, il entonne les hymnes d'An American Trilogy. Les yeux baignés de larmes, le public le sanctifie. N'a-t-il pas fait don de lui-même à ce pays qui, après avoir tenté d'étouffer son talent et l'avoir cruellement rejeté dans sa jeunesse, le vénère désormais et l'adore?
C'est le début d'un culte qui n'a cessé de grossir depuis sa disparition, le 16 août 1977. Plus de 700 000 personnes sont attendues, cette année encore, à Memphis, ce Lourdes de la pop américaine, pour se recueillir sur sa tombe envahie d'ours en peluche, référence à la chanson Teddy Bear. Chaque année, on en compte un peu plus. «Elvis est l'ange ténébreux d'une religion nouvelle: la sienne», écrit Denis Tillinac dans Elvis, balade sudiste.
L'auteur de cette très tendre road-story, qui ne cache pas être lui-même un zélateur, poursuit: «J'ai une théorie: le rock ludique d'Elvis est un accès de catholicisme qui s'ignore au sein du protestantisme… Un jour, j'écrirai un livre pour démontrer, Evangiles à l'appui, que la chair est catho, le porno huguenot comme le puritanisme qu'il cautionne - et, dans ma théologie de l'amour sans frein, Treat Me Nice aura sa place aux côtés de saint François de Sales.»
L'exposition King Size, tenue à Sète l'été dernier, ne disait pas autre chose. Au milieu d'ex-voto et de saints suaires figuraient une peinture sacrée de Combas intitulée Black Elvis et un autel baroque regorgeant d'angelots signé Joanne Stephens. Elvis ne peut plus suggérer un seul commentaire profane, qu'il soit artistique, littéraire ou autre. On est dans la dévotion.
Sur ce thème de la dimension messianique d'Elvis, les sites pullulent sur le Web. La page d'accueil de la First Presleytarian Church of Elvis the Divine, par exemple, s'ouvre sur une image christique, inspirée des bondieuseries mexicaines, d'un Elvis en croix sur fond de rayons jaunes et rouges. Le site propose les 31 Commandements d'Elvis. Un site concurrent, Sacred_Heart_Elvis, récrit les Evangiles en s'inspirant de la vie du King. De son côté, Ask the King se charge de transmettre vos questions personnelles au chanteur dans l'au-delà et vous assure d'une réponse, tandis que The Elvis Shrine et Not Elvis sont largement dédiés au parallèle entre le chanteur et Jésus (exemple: le Christ portait une couronne d'épines; Elvis, de la gomina Royal Crown!). Canulars de dingos? Bien sûr, mais ils expriment encore la passion.
La religion est une manne. Avec 1,5 milliard d'albums vendus dans le monde et 150 certifiés or ou platine, King Elvis coiffe tout le monde au poteau. Vingt-cinq ans après sa mort, il tient toujours la tête des billboards, toutes catégories confondues. Il est l'artiste le plus souvent cité dans les classements «single» (114 fois) et qui a occupé le plus longtemps le top 10 de ces mêmes singles, loin devant les Beatles, Madonna, Stevie Wonder, Elton John ou Michael Jackson. Selon le magazine financier Forbes, il est celui, encore, qui engendre le plus gros chiffre d'affaires en royalties et produits dérivés de tous les chanteurs morts, avant Lennon, Hendrix ou Sinatra.
La réussite artistique et financière d'Elvis reste inégalée, phénoménale. La question est: pourquoi? Pourquoi le rocker originel, dont la carrière a aussi été marquée par de longs et vains errements, jusqu'à sa fin pathétique dans les toilettes de son Versailles sudiste à colonnades, continue de faire rêver garçons et filles du monde entier, lesquels, souvent, n'étaient pas nés quand il a disparu? Il compte des fan-clubs de Bab el-Oued à Bangkok et de Séoul à Mexico. Mais aussi en France, où, dans la ferveur universelle, on est loin d'être en reste. Il y aurait vendu 50 millions d'albums. C'est ici, du côté de ses adorateurs, que doit se chercher la réponse.
Premier indice, d'évidence: la qualité exceptionnelle de l'homme, de sa musique et surtout de sa voix. «Ce type savait vraiment chanter, explique Eric Didi, compilateur de rééditions. Love Me Tender, Long Tall Sally, Rip It up, c'est incontournable. Quel que soit le genre, ballade ou rock, blues ou variété, son swing vocal enfonce tous les autres. On n'a pas encore mesuré l'ampleur de son talent. Il est à l'origine de toutes les musiques qu'on écoute aujourd'hui. C'est un big bang à lui tout seul.»


